J'avais douze ans, c'était un mercredi après-midi d'hiver, il faisait nuit tôt. Je rentrais d'un après-midi passé avec des copains et copines. Parmi, il y avait Fabrice L. devenu journaliste
depuis, nous nous entendions merveilleusement bien. Il me draguait mais il ne me plaisait pas. J'avais beaucoup ri avec lui. Je rentrais chez moi, dans cette humeur joyeuse. Je portais un jean
serré comme c'était la mode à l'époque. Je passais devant le ministère de la Défense, où piétinaient deux policiers en faction, je tournais l'angle de la rue Saint-Dominique pour avancer dans la
rue Casimir Périer. Rue longue et solitaire. J'étais seule, j'entendais mes pas sur le sol.
Soudain, sans que je l'aie entendu, mis à part des pas précipités d'un coup, je sens des bras m'enserrer par derrière au niveau des coudes. Ces bras me tenaient dans un étau implacable. Et un corps
se coller à moi, dans mon dos, je sens quelque chose contre mes fesses, sans savoir quoi. Une fraction de seconde, je suis persuadée que c'est Fabrice qui me fait une blague, qui m'a suivie. Cette
fraction de seconde suffit à faire monter en moi un désir intense, fulgurant, violent. Quelque chose que je n'ai jamais ressenti auparavant. Mon sexe s'est trempé d'un coup. Je dis :
- Arrête ! Qu'est-ce que tu veux?
Je commence à me débattre, gentiment d'abord, avant de comprendre que ce n'est pas Fabrice. Alors, je me débats plus violemment. Je n'arrive pas à me défaire de cette emprise, mes bras sont
emprisonnés. Je m'énerve, je le secoue comme un prunier. Rien à faire. Et l'autre, derrière, se frotte contre moi, se branle contre mes fesses. L'humiliation est totale. Je suis réduite à l'état
d'objet sexuel. Je le devine, car, à l'époque, je ne connais pas bien toutes ces choses-là. Je ne sais même pas vraiment comment se passe un rapport sexuel. Je devine qu'il ne devrait pas me faire
ce qu'il est en train de me faire. Je pense aux flics, à quelques dizaines de mètres à peine. Voient-ils? Je serre les dents pour ne pas crier, je ne voudrais pas qu'ils me voient dans cette
position humiliante. Je suis furieuse. Et j'ai très peur aussi, car je ne maîtrise rien et je ne sais pas quand cela va s'arrêter. Il ahane dans mon cou au rythme de ses va et vient, et c'est
insupportable. Finalement, aussi brusquement qu'il m'a attrapée, il me lâche d'un coup. Je recouvre la liberté enfin! Loin de moi l'idée de courir. Je me retourne, je veux le voir. C'est un gamin,
à peine plus âgé que moi mais beaucoup plus immature. Il est maghrébin. Il a un regard de bête, d'animal. Entre lui et moi, c'est le gouffre de l'humanité. Je ne veux surtout pas lui montrer que
j'ai eu peur. Alors, je reprends mon chemin aussi calmement que possible. Je me force à marcher lentement. Et il se produit l'inconcevable : il se jette sur moi à nouveau, de la même façon et il
recommence. Cette fois, pas de désir. Juste la rage de le tuer. C'est plus rapide que la première fois. Quand il me lâche enfin, je me retourne, j'oublie les flics et je hurle :
- Mais qu'est-ce que tu veux à la fin ?! Laisse-moi tranquille !
Mon cri semble le faire reculer ou du moins le surprendre. Là, pareil, je ne veux pas lui montrer que j'ai eu peur. Je marche lentement. Très lentement, car je ne veux pas qu'il sache où j'habite,
ma maison est toute proche. Dans mon sac, j'ai un coupe-papier en forme de poignard. Je le sors et le glisse dans ma manche, en me disant que s'il recommençait, je le tuerais. Je sais que je
l'aurais fait. Je me suis retournée une dernière fois pour m'assurer qu'il ne me suivait pas. Je suis rentrée chez moi, je n'ai rien dit à personne pendant les vingt-cinq années qui ont suivi.
J'avais honte. J'ai jeté mon jean discrètement pour ne pas que ma mère s'en aperçoive et je n'en ai plus jamais porté. Je n'avais pas entendu le son de sa voix, seulement ses râles de bête.